Rituels de fertilité et des peuples Bassa-Mpôo-Bati du Cameroun

Propos recueillis par Lionnel BAYONG FILS

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Au cœur de la cosmogonie bassa, le Kôô ne se réduit pas à une simple institution: il est la matrice vivante de l’équilibre genre qui structure l’univers traditionnel. Face au Mbog masculin, gardien de l’ordre cosmique, de la justice (Ngué) et de la protection collective, le Kôô incarne la puissance féminine sacrée : déesse protectrice de la fécondité, de la guérison reproductive et de la purification des lignages. Cette dualité n’est pas opposition, mais complémentarité parfaite, reflet de l’harmonie cosmique chez les Bassa.

La confrérie regroupe des femmes initiées, souvent post-ménopausées, détentrices de savoirs ésotériques transmis oralement : plantes sacrées, chants codés, pas rituels et paroles secrètes. Elles interviennent dans les crises de fertilité, les accouchements difficiles, les funérailles d’aînées ou les conflits internes aux femmes.

La danse Kôô, exécutée uniquement par ces dignitaires, est un acte liturgique purificateur. Accompagnée de percussions graves, de clochettes et de feuilles rituelles, elle invoque la déesse pour féconder les ventres, régénérer la terre et rétablir l’harmonie rompue. Contrairement à l’Assiko festif, le Kôô reste solennel, interdit aux non-initiés, et constitue un véritable théâtre sacré de la féminité puissante.

Aujourd’hui, cette tradition millénaire ne s’éteint pas: elle se renouvelle avec une force remarquable. Dans le village de Ntouleng, arrondissement de Bot-Makak, région du Centre, chez les Ndog-Bea, une figure incarne cette nouvelle matrice des dignitaires Kôô : Mireille Ngambi. Elle n’est pas seulement une initiée parmi d’autres ; elle est la gardienne vivante qui porte la relève. Sous sa direction, la confrérie des Ndog-Bea a su adapter les rituels ancestraux aux défis contemporains : accompagnement des jeunes couples en mal de procréation, purification des familles touchées par la modernité, transmission aux plus jeunes initiées tout en préservant le secret sacré.

Mireille Ngambi incarne cette passerelle entre passé et futur : femme de terrain, mère spirituelle, elle maintient le Kôô comme pilier vivant de la résilience culturelle bassa face à la christianisation, à l’urbanisation et à la mondialisation.

Grâce à des femmes comme elle, le Kôô ne survit pas seulement : il rayonne. Il rappelle que chez les Bassa, la spiritualité n’est pas figée dans les livres ou les musées, mais incarnée dans des corps, des voix et des gestes de femmes puissantes. Assister à un rituel dirigé par Mireille Ngambi à Ntouleng, c’est toucher du doigt l’âme profonde du peuple Bassa: une féminité sacrée, féconde et indestructible qui continue de porter la vie du village et de la nation.

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