Royaume-Uni : la grève des ambulanciers et infirmières, symptôme d’un système de santé à genoux

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Au lendemain du mouvement des infirmières, les ambulanciers britanniques ont cessé de travailler mercredi pour réclamer une hausse de leurs salaires. Une mobilisation liée à l’inflation record qui touche le Royaume-Uni mais qui met aussi en lumière la durable crise que subit le système public de santé.

Après une première journée de grève mi-décembre, les infirmiers et infirmières sont de nouveau descendus dans les rues du Royaume-Uni mardi. Une mobilisation historique – la première depuis 106 ans – à laquelle succède mercredi 21 décembre celle des ambulanciers britanniques.

Dans un pays qui ploie sous une inflation à plus de 10 %, les salariés de nombreux secteurs, notamment ceux des chemins de fer, de la logistique et les agents de la police aux frontières, ont décidé de débrayer en cette fin d’année pour dénoncer la détérioration de leurs conditions de travail et réclamer des hausses de salaire.

Mais dans le cas des services de santé, la crise économique et l’inflation record viennent s’ajouter à une série de problèmes auxquels fait face depuis des années le NHS (National Health Service), institution créée en 1948 et garantissant aux Britanniques un accès gratuit aux soins. Pénuries de personnel, sous-financement, scandales à répétition… France 24 revient sur les causes de ce malaise.

Des années de sous-investissements

Si le gouvernement conservateur de Rishi Sunak a annoncé une augmentation du budget du NHS de 3,3 milliards de livres (3,8 milliards d’euros) l’an prochain et l’année suivante, le système de santé britannique, dont le coût total s’élève à 190 milliards de livres par an (221 milliards d’euros), paie d’abord le prix d’années d’austérité sous des gouvernements conservateurs successifs.

Dans un entretien au journal Le Monde, Tim Gardner, analyste de la Health Foundation et ex-fonctionnaire du ministère britannique de la Santé, évoque ainsi un tournant en 2015, lorsque le gouvernement conservateur de David Cameron a décidé de freiner les investissements dans l’hôpital public.

Pour Richard Sullivan, professeur spécialiste du cancer au King’s College de Londres, la crise du NHS est ainsi latente “depuis des années”. “Une fois que vous commencez à faire surchauffer le moteur, vous l’épuisez”, résume-t-il à l’AFP.

Une pénurie chronique de personnels

En parallèle, les conditions de travail des personnels hospitaliers n’ont cessé de se dégrader, atteignant un paroxysme pendant la crise du Covid-19. En cause, notamment, une pénurie chronique de personnels. D’après le Royal College of Nursing (RCN), principal syndicat infirmier, il manque actuellement jusqu’à 50 000 infirmiers et 12 000 médecins rien qu’en Angleterre. Selon Ameera, une infirmière londonienne interrogée par l’AFP, les infirmiers et infirmières se retrouvent ainsi à enchaîner les gardes et sont soumis à une immense pression, générant stress et problèmes psychologiques.

Par ailleurs, avant même la pandémie, le Brexit était déjà venu porter un coup aux effectifs. Selon une étude réalisée à l’initiative du quotidien britannique The Guardian, la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne a entraîné un manque estimé à 4 000 médecins issus de l’Union européenne dans quatre spécialités majeures : anesthésie, pédiatrie, chirurgie cardio-thoracique et psychiatrie. Des disciplines dans lesquelles les médecins européens étaient jusque-là particulièrement représentés. Raisons principales de ce manque : l’incertitude des médecins sur les nouvelles règles de circulation des personnes, puis le durcissement des règles d’attribution des visas et enfin la “détérioration des conditions de travail” en général dans le système de santé, détaille l’étude.

Sans compter qu’en dehors des hôpitaux, l’accès aux médecins généralistes devient aussi de plus en plus compliqué, obligeants les patients qui ne trouvent pas de rendez-vous à se rendre aux urgences pour se faire soigner. Le constat est le même du côté des ambulanciers, soumis à la même dégradation des conditions de travail, dénonce le GMB, leur principal syndicat.

Des salaires insuffisants

La frustration liée à la dégradation des conditions de travail est exacerbée par la crise du coût de la vie au Royaume-Uni. Selon les estimations des syndicats, le salaire réel des infirmières a chuté de 20 % depuis 2010, avec une inflation supérieure à 11 %. Dans le détail, le salaire annuel d’une infirmière débutante s’élève à 27 000 livres brut (31 400 euros).

“Auparavant, avec le salaire d’une infirmière, si vous vouliez vous offrir un luxe, vous pouviez travailler en équipe et faire des heures supplémentaires. Maintenant, il faut faire des heures supplémentaires pour joindre les deux bouts, et c’est très difficile”, dénonce Pauline, au micro de France 24. “Quand vous retirez votre cotisation à la retraite, votre prêt étudiant, le prix du parking… il ne reste plus grand-chose pour vivre. Surtout qu’il faut encore ajouter les impôts et les assurances. On ne s’en sort pas”, abonde Emily. Preuve de cette baisse massive du pouvoir d’achat : un hôpital sur quatre a mis en place des banques alimentaires pour soutenir le personnel, selon NHS Providers, qui représente les groupes hospitaliers en Angleterre.

Face à ces conditions, 25 000 infirmières ou sages-femmes qui travaillaient dans le public ont claqué la porte en 2021. “Les mauvaises rémunérations contribuent à la pénurie de personnel dans tout le Royaume-Uni, ce qui affecte la sécurité des patients”, résume le syndicat RCN. Plus de 7 millions de personnes attendent actuellement de recevoir un traitement dans les hôpitaux anglais, un niveau record.

Des scandales à répétition

Sous tension, le NHS a vu son image ternie ces dernières années par une série de scandales. En octobre 2022, un rapport a notamment mis en lumière une série de “défaillances” dans des maternités britanniques. “Les soins dispensés dans près de deux maternités sur cinq ne sont pas suffisamment bons”, avec 6 % des services désormais jugés “inadéquats” et 32 % jugés “à améliorer”, selon le texte.

Mais ce sont les services d’ambulances qui, désormais, constituent la partie la plus visible de la crise. Dans les médias britanniques, de nombreux témoignages déplorent des temps d’attente de plus en plus longs pour voir arriver les secours, voire même des cas où ceux-ci n’arrivent jamais. Le cas de Jamie Rees, 18 ans, qui s’est effondré après un arrêt cardiaque le 1er janvier, a suscité une vague d’émotion dans le pays. L’ambulance a mis plus de 17 minutes pour arriver sur place, trop tard pour ranimer le jeune homme.

Une réponse politique jugée insuffisante 

Pour le moment, le gouvernement se montre inflexible face à ces revendications. Lors d’un déplacement en Lettonie lundi, le Premier ministre Rishi Sunak a ainsi défendu l’approche “responsable et juste” de son gouvernement, assurant qu’accéder à la demande des syndicats serait “insoutenable” pour les finances publiques britanniques. “Je reconnais que c’est difficile. C’est difficile pour tout le monde, parce que l’inflation est là où elle est”, a-t-il ensuite concédé, mardi, devant les chefs des commissions parlementaires à Westminster. “La meilleure façon (…) d’aider tout le monde dans le pays est que nous nous ressaisissions et réduisions l’inflation aussi vite que possible”, a-t-il insisté.

De son côté, le ministre de la Santé, Steve Barclay, a rencontré mardi les syndicats, mardi, mais sans avancer sur une solution, dénonçant des demandes, selon lui, “inabordables”. Une réunion qualifiée d'”inutile” par Onay Kasab, un responsable du syndicat ambulancier Unite, en raison de ce “refus” du ministre de discuter des salaires. “Comment espère-t-il faire bouger les choses et résoudre le conflit sans discuter de la question clef ?”, a-t-il interrogé.

Mais face au risque de voir le mouvement s’installer dans la durée, l’unité au sein des conservateurs s’est lézardée ces derniers jours. Certains députés du camp du Premier ministre ont enjoint le gouvernement à lâcher du lest ou en tout cas à ouvrir un dialogue plus constructif avec les infirmières et ambulanciers.

Selon un sondage YouGov publié dimanche dans le Sunday Times, près de deux tiers des Britanniques soutiennent les infirmières et ils sont la moitié à défendre la grève des ambulanciers, contre 37 % en faveur des débrayages des salariés du rail.

 

Avec AFP/France 24

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