“C’est une main-d’œuvre jetable” : l’enfer des travailleurs migrants au Qatar

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Au cœur des critiques envers le Mondial-2022 organisé au Qatar figurent les conditions de travail et les nombreux décès de travailleurs étrangers sur les chantiers de la Coupe du monde. Deux journalistes, Sébastien Castelier et Quentin Muller, ont publié “Les Esclaves de l’homme-pétrole”, un livre dans lequel ils donnent la parole à ces travailleurs de l’ombre.

“Des conditions de vie précaires, une eau de mauvaise qualité, des plages horaires de travail étendues, nous savons que ce n’est pas bon pour notre santé, mais avons-nous vraiment le choix ?”, s’interroge Krishna Timislina. Cet ouvrier de 36 ans a travaillé plusieurs années sur les chantiers du Mondial au Qatar. “Grâce à notre travail, le Qatar prend forme. Les stades, les centres commerciaux, les ponts, les routes… sortent de terre. C’est magique de voir cette ville grandir, mais c’est un rêve où nous ne sommes pas les bienvenus.”

Interrogé par les deux journalistes Sébastien Castelier et Quentin Muller dans leur livre “Les Esclaves de l’homme-pétrole” (Éd. Marchialy), il décrit ses conditions de travail : les cadences infernales – parfois jusqu’à dix-huit heures par jour – tenues à l’aide de boissons énergisantes, les conditions climatiques extrêmes – “l’été, c’est l’enfer sur Terre” –, l’eau douteuse, le logement dans un préfabriqué sans espace ni intimité et surtout les morts d’épuisement ou dans des accidents de chantiers…

“La roulette russe de la migration”

Comment expliquer que, malgré ces conditions dramatiques désormais largement connues, des travailleurs continuent d’affluer du Kenya, du Népal, d’Inde, du Pakistan ou du Soudan ?

“Ils jouent à la roulette russe de la migration. Ils savent que le danger n’est pas une certitude absolue donc ils tentent leur chance”, explique Sébastien Castelier. “Ce qui les attire, ce sont les salaires élevés, très élevés par rapport à ceux de leur pays d’origine. C’est une opportunité économique qui vaut les risques.”

Pour leur enquête, les deux journalistes indépendants ont donné la parole à tous ces travailleurs, trop souvent réduits à de simples chiffres par les macabres décomptes des morts sur les chantiers de la Coupe du monde. Glanant une soixantaine de témoignages au cœur de la zone industrielle du Qatar qui accueille près de 400 000 travailleurs, mais aussi dans les pays d’origine, Sébastien Castelier et Quentin Muller décrivent avec minutie le système migratoire sur lequel se sont bâtis les pays du Golfe, véritable esclavage moderne.

“C’est une main-d’œuvre jetable”, résume Sébastien Castelier. “La migration vers les pays du Golfe est organisée comme ça. Il est impossible pour un immigré d’obtenir la nationalité locale. Donc quand il ne travaille plus, il dégage. On l’a vu pendant le Covid lorsque tout était à l’arrêt.”

Cependant, les pays du Golfe ne sont pas les seuls à profiter de ce système migratoire. Au Népal, 25 % du PIB est généré par les femmes et les hommes partis travailler à l’étranger. Une situation qui incite les gouvernements à regarder ces migrations d’un œil bienveillant, voire de les encourager en organisant les départs et ainsi éviter que les candidats à la migration ne tombent entre les mains de rabatteurs véreux.

La Kafala, cœur de l’exploitation

Cependant, malgré toute la préparation du monde, les arrivées dans les pays du Golfe confinent au choc et à la chute dans un système d’exploitation. Au centre de ce dernier, la “Kafala”. Ce système, répandu dans le Golfe mais aussi en Jordanie et au Liban, attribue à chaque migrant un parrain (ou “Kafeel”), souvent son employeur. Dans les faits, chaque immigré se retrouve souvent à la merci de son employeur, qui la plupart du temps lui confisque son passeport à son arrivée.

“C’est un mécanisme qui donne énormément de pouvoir à l’employeur sur son employé. Si l’employeur respecte les règles, tout ira bien. Mais dans le cas contraire, la vie de l’employé peut devenir un enfer”, raconte Sébastien Castelier

En pleine opération communication en vue de la Coupe du monde, le Qatar a aboli la Kafala en 2016 : “Mais plusieurs mécanismes pervers de ce système subsistent”, contredit le spécialiste du Golfe. “Notamment la possibilité de déclarer un employé en fuite. Si une employée de maison veut dénoncer des abus de son employeur, ce dernier peut la déclarer en fuite en un clic. La police, au lieu de prendre la plainte de la domestique, la ramènera directement à son bourreau.”

“Comme dans tous les pays du monde, il y a des employeurs vertueux mais aussi des véreux. Le problème, c’est que les véreux peuvent faire ce qu’ils veulent ! Il y a un sentiment d’impunité total”, explique Sébastien Castelier. “Les travailleurs ne peuvent pas compter sur la justice. Les employeurs savent qu’il leur suffit de les renvoyer dans leur pays pour ne plus en entendre parler.”

Quel est le véritable chiffre des morts sur les chantiers du Mondial ?

L’arrivée massive de travailleurs étrangers aura permis au Qatar de préparer les infrastructures nécessaires à l’un des plus grands événements sportifs au monde en construisant de nouvelles routes, un nouvel aéroport, un réseau ferroviaire sur mesure et sept nouveaux stades. Cependant, le coût humain a été dramatique. L’Organisation internationale du travail a dénombré cinquante travailleurs de la Coupe du monde morts en 2020 et des centaines d’autres blessés – un chiffre sous-évalué selon les ONG. Dans un rapport publié en août 2022, l’ONG Amnesty international affirmait “que plus de 15 021 personnes non qataries – de tous âges et de toutes professions – étaient mortes entre 2010 et 2019” dans le pays, tout en concédant que “sans enquête, les données sur les causes des décès ne sont pas fiables”.

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